ZIAMA-MANSOURIAH
BETACHA
(septembre-décembre 1956)

Le 7 septembre 1955, nous quittons Ouled Askeur pour Ziama-Mansouriah, station balnéaire sur la route de Djidjelli à Bougie.

 
Le secteur de Ziama-Mansouriah et Betacha

INSTALLATION À ZIAMA-MANSOURIAH


Après avoir quitté El Hanser, nous franchissons le petit défilé où j’aurais très bien pu perdre la vie le 1er janvier 56. Au passage à Sidi Abd el Aziz, avec un brin de nostalgie, je donne un furtif coup d’œil aux maisons forestières, occupées maintenant par des GMPR (1) et à l’épicerie de Kaddour. Un peu plus loin, je constate que les cafés maures qui étaient au bord de la route entre Sidi Abd el Aziz et Djimar ont été détruits. Représailles, je présume.

Après avoir traversé Djidjelli, nous parcourons sur une cinquantaine de kilomètres cette magnifique route qui longe une côte rocheuse, escarpée et rude : on l’appelle la corniche Djidjellienne. C’est surtout à partir de Cavallo qu’elle est belle : la montagne abrupte d’un côté, la mer de l’autre. Peu avant d’arriver à Ziama-Mansouriah, au lieu-dit la grotte merveilleuse, la route passe sous une arche rocheuse très spectaculaire.

La soirée est déjà bien avancée quand nous parvenons à destination : il fait trop sombre pour avoir une impression quelconque. Pour la nuit, on nous met à l’abri dans une vieille usine désaffectée, à environ 3 km de Ziama sur la route de Bougie : immenses hangars délabrés, quelques baraquements qui devaient servir à loger les ouvriers. Je pars à la découverte de lieux sûrs pour caser notre matériel tandis que l’adjudant de compagnie cherche de la place pour loger les hommes. C’est vraiment une installation de fortune. J’ai fait préparer un repas froid et, aussitôt après dîner, ça ne traîne pas, chacun va dormir à même le sol, sur un simple isolateur qui ne mérite pas son nom.

Le lendemain matin, je me lève tôt pour jeter un coup d’œil sur l’environnement. L’usine qui nous a abrités est située sur une petite butte qui domine la mer d’une trentaine de mètres : un chemin escarpé descend jusqu’à la route Ziama-Bougie et, de là, le rivage est tout proche. Sur un côté de notre cantonnement, un profond ravin nous sépare d’une ferme gardée par une section de paras. On dit qu’avant d’être ainsi protégée, elle a été attaquée plusieurs fois et qu’à cette occasion les deux filles du fermier ont fait le coup de feu, comme des hommes. Ces voisins mis à part, nous sommes complètement isolés et entourés par une végétation de maquis relayée un peu plus loin par une forêt de chênes-lièges.
Gros Bill fait améliorer l’installation mais sans exagération car un cantonnement plus décent nous attend à Ziama quand la légion aura quitté les lieux. Nous relevons en effet une compagnie de légionnaires qui tient le coin depuis des mois.

(1) GMPR : Groupes mobiles de protection rurale, unités constituées essentiellement par des Algériens de souche.

LA RELÈVE DES LÉGIONNAIRES

Dans l’après-midi, le capitaine Trallat  me convoque en compagnie du petit chef. Il nous confie sa jeep, conduite par son chauffeur, et nous donne mission d'aller prendre contact avec nos homologues légionnaires.

Ils nous ont vu venir les légionnaires qui nous accueillent : un sergent-major, chargé de l'approvisionnement, et un sergent-chef, responsable des locaux. Pour discuter nourriture, n'est-ce pas au mess des sous-officiers qu'on sera le mieux ? Autour d'une bière.

Le pain ? Le boulanger Lounis en fait du bon. Les fruits et légumes ? Ceux de Boukemouche sont frais et à des prix bien étudiés. Une bière. La viande : Baha, le boucher de Djidjelli, nous la livrera. Il y a aussi Azuleja, un portugais, qui peut nous fournir en vin et en épicerie. Une bière.

Malaise. L'alcool commence à m'embrumer le cerveau au moment où le sergent-chef légionnaire se laisse aller à des confidences. Pendant la guerre de 39-45, il était officier dans les Waffen-SS et ne s'en cache pas. Il a gardé de cette époque une véritable haine des Italiens. J'espère qu'il n'en a pas sous ses ordres, sinon je les plains. Il nous raconte aussi que, quelque temps auparavant, une compagnie de son bataillon est tombée dans une embuscade au col de Selma* et a eu onze mort. D'après lui, la répression a été terrible, 800 Algériens tués, hommes, femmes et enfants. De nombreux cadavres ont été jetés à la mer qui les aurait ramenés à la côte, jusque dans le port de Bougie. Un autre jour, ils ont arrêté un car sur la route et tué tous les passagers sans distinction. Est-ce vrai ? Se vante-t-il ? À ma connaissance, les journaux n'ont jamais parlé de ça, mais l'affaire des cadavres dans le port de Bougie, j'en ai eu vent par d'autres sources. En ce qui me concerne, je suis tout à fait enclin à le croire. Est-ce à cause de tout ces exactions que son bataillon est muté dans l'Aurès ? Mesure disciplinaire ? Je n'en saurai pas plus.

- Une dernière bière ?

J'en aurais besoin pour faire passer tous ces cadavres mais je me sens de plus en plus mal et le petit chef aussi. Ils nous ont eus ! Ils ont voulu tester notre résistance à l'alcool. Il faut prendre congé de ces brutes épaisses, de ces nazis mal repentis, en essayant d'aller droit pour ne pas trop perdre la face. Dieu que la jeep est loin ! Deux cents mètres à pied, quand on est complètement "bourré", c'est long, très long. Le chauffeur du capitaine rigole en nous voyant arriver. Il prend en charge ses deux "colis" et les ramène d'urgence au cantonnement.

*    Un officier légionnaire raconte sa version des faits sur son site internet... différente...

Photos de Ziama


Au réveil, préparatifs de départ pour Ziama. Dès que les légionnaires auront quitté les lieux nous irons occuper leurs locaux. Avant les "événements", cette petite ville devait être une coquette station balnéaire pour Pieds-noirs fortunés. Pour cantonnement, on nous affecte plusieurs somptueuses villas contiguës par leurs parcs. Elles appartiennent à de riches notables de Sétif qui venaient y passer leurs vacances. Ce devait être leur petit Saint-Tropez.
Pour l’heure, ces belles résidences secondaires ont été réquisitionnées par l’armée. La troupe est répartie dans les divers locaux : certains couchent dans les garages ou les dépendances. Les gradés ont la chance de loger dans des pièces d’habitation. Tant que le matériel laissé à El Hanser n’aura pas suivi, la plupart des hommes continueront de coucher sur la dure. La légion a bien abandonné ici quelques lits métalliques mais inutilisables car dépourvus de paillasses. La villa la plus luxueuse, au centre d’un vaste jardin planté de magnifiques palmiers, est affectée au PC et je fais partie des élus qui y seront cantonnés. Au rez-de-chaussée, un immense hall est partagé en deux par une tenture. D’un côté, ce sera le bureau de compagnie, de l’autre, la chambre à coucher des "bureaucrates". J’y installe un petit lit trouvé je ne sais où, un vrai lit de civil ! Deux pièces s’ouvrent sur ce hall, le capitaine les requiert pour en faire sa chambre et son bureau. Au premier étage logent les officiers et le chef comptable.
Dès que je peux m’éclipser, je sors en ville, sous prétexte d’aller rendre visite aux  commerçants. Les habitants permanents semblent aisés dans l’ensemble. Les maisons sont coquettes, celles des indigènes (1) donnent l'impression d'être moins pauvres qu’à Sétif, Djidjelli ou Bordj bou Arreridj. La population musulmane semble d’ailleurs très évoluée et très européanisée. En ville, on trouve de nombreux commerces et surtout un marchand de journaux qui vend toute la presse métropolitaine autorisée en Algérie, dont "Le Monde", bien sûr. Je serai un bon client.
Je fais connaissance avec les fournisseurs que m’a recommandés mon homologue légionnaire. Le boulanger, Ali Lounis, parle un excellent français, presque sans accent. C’est un homme jeune, dans les trente-cinq ans, beau gosse, distingué et sympathique. Il me fait goûter son pain : bon. Nous convenons du prix. Chaque jour, il nous livrera la quantité souhaitée. Boukemouche est à peine plus âgé que Lounis, grand et beau gosse lui aussi. Il parle un français aussi pur que le boulanger mais avec un accent plus prononcé. Il me fournira en fruits et légumes. Nous parlons beaucoup. Il me raconte la vie d’avant les "événements" quand Ziama-Mansouriah était une station balnéaire prisée. Il pratiquait alors la pêche sous-marine et propose de me prêter son masque et son tuba. Le troisième fournisseur, Azuleja, est le moins accueillant. En fait, j’ai affaire à madame Azuleja, une grosse mama portugaise qui fait plus que son âge. Elle parle assez mal notre langue et se lamente : son fils va être mobilisé. On sent qu’elle regrette d’avoir demandé la nationalité française !
Je voudrais ouvrir une parenthèse pour rappeler que ces portugais fraîchement immigrés et naturalisés qui "sabirisent" notre langue sont des citoyens français à part entière. Ils ont tous les privilèges des Français de souche et votent au premier collège alors que la plupart des indigènes  sont des citoyens de seconde zone qui votent au second collège. Faut-il rappeler également qu’une voix du premier collège vaut environ dix voix du second ? Ce détail mis à part, "l’Algérie c’est la France".
Nous essayons de faire oublier l’image détestable de nos prédécesseurs. La vie quotidienne à Ziama est loin d’être désagréable, on n’a pas l’impression d’être dans un pays en guerre. Notre luxueux cantonnement où a fini par nous rejoindre le matériel laissé à El Hanser, l’environnement magnifique, le calme régnant nous amènent à vivre ce séjour à Ziama-Mansouriah comme un moment de repos "à l’arrière" : nous sommes ici en "villégiature". Pour ceux qui le souhaitent, c’est baignade deux fois par jour. La plupart des hommes de troupe préfèrent la plage mais moi, j'emprunte le masque et le tuba de Boukemouche et je vais explorer les rochers de la côte. Je nage au-dessus de vastes herbiers d’algues et de posidonies, sillonnés de somptueux bancs de poissons richement colorés.
Peu de corvées. Les opérations sont rares et surtout destinées à montrer notre présence. Pour la première fois depuis bien longtemps, je participe à l’une d’elles. C’est plutôt une ouverture de route et une protection pour le général Noiret et le préfet Maurice Papon - encore eux - venus inspecter le barrage de Djeu-djeu. Je suis chef de pièce au mortier et, avec ma petite équipe, nous passons une journée entière au sommet d’un monticule à nous rôtir au soleil.
Il m’arrive aussi d’aller compléter mon ravitaillement à Djidjelli, mais ça pose des problèmes car, pour des motifs évidents de sécurité, notre véhicule ne peut pas circuler en isolé, nous devons nous intégrer à un convoi plus ou moins hypothétique qu’il faut attendre parfois pendant des heures. C’est tout à fait la technique de l’auto-stop, on pourrait appeler ça du "convoi-stop".
Dans ce quotidien délicieusement monotone, le moindre événement inattendu suffit à attirer l’attention de tous. Les amours de Kseub par exemple. Il y a de nombreux chiens en ville. Attirés par les reliefs de nos repas, ils tentent de s’approcher, mais Kseub veille et les en dissuade. Il se laisse cependant séduire par une belle chienne de race que le bureau a adoptée : Verdy lui a attribué le nom de Ziama. Un beau jour, sans aucune pudeur, Kseub et Ziama choisissent le bureau de compagnie pour passer à l’acte. Devant un public admiratif et de plus en plus nombreux. Et ça dure longtemps ! Kseub et Ziama doivent être de fameux géniteurs : quelques mois plus tard, Ziama mettra au monde onze petits bâtards. Nous exécuterons la plupart des chiots, mais l’ami Berlinier "adoptera" un rescapé.
Me permettrai-je de comparer les amours de Kseub à celles du lieutenant Grover ? Profitant des circonstances favorables, il a fait venir sa femme. Tous deux logent en ville, mais il l’entraîne souvent avec lui au PC. Pour frimer sans doute. Comment un type aussi fat et stupide a-t-il pu épouser une femme aussi belle, fine et intelligente ? Qu’est-ce qu’elle lui trouve ?

ESCAPADE À ALGER

Mi-septembre, je reçois enfin ma convocation pour aller passer l’écrit du CAPES à Alger. Je dois y être le 28. Le capitaine me signe une permission d’une semaine (voyage compris). Il veut absolument que je parte armé et me confie un pistolet 9 mm. Je revêts la tenue n°1 pour le voyage. Dans un premier temps, il me faut rejoindre Bougie : une bonne cinquantaine de kilomètres. Je fais le trajet dans un GMC d’un convoi de rappelés. Ces gars-là me flanquent la trouille par leur inconscience. Nous, en convoi, nous restons aux aguets, PM en main, prêts à bondir et à tirer. Eux, ils se fichent complètement de la sécurité et ont littéralement jeté leurs PM devant eux, sur le plancher du camion. Si jamais on devait être attaqué, je ne donnerais pas cher de notre peau.
En arrivant à Bougie, je suis soulagé, mais je dois y passer la nuit et me mettre en quête d’un hôtel. Je me laisse séduire par un établissement dont le nom fleure bon l’exotisme : "Hôtel d’Orient". Il a l’air convenable, la chambre paraît propre, mais au milieu de la nuit, je suis réveillé par une sensation de piqûres. J’éclaire la chambre et ouvre le lit. Une multitude de petits insectes noirs s’enfuient à la recherche de refuges obscurs : des punaises ! Je termine la nuit couché à même le carrelage. Les punaises ne viennent pas m’y importuner : elles ne doivent pas aimer le carrelage !
De Bougie, je rejoins Alger par le train. La voie passe par les Portes de fer, je revois l’endroit où j’ai participé à la protection du convoi du préfet Papon un an auparavant. Arrivé sur place, je pars à la recherche d’un hôtel. J’en trouve un, plus convenable que celui de Bougie, dans la rue Henri Martin. Avant de m’endormir, je glisse mon pistolet sous l’oreiller !
Dès le lendemain, 29 septembre, au boulot ! Première épreuve : le pot ! J'ai potassé à fond un "Que sais-je ?" consacré à la question. Il ne me reste qu’à adapter mes connaissances au sujet posé. Je me mets à y croire.
Avant la seconde épreuve, j’ai un après-midi et une journée entière pour visiter Alger. Le premier jour je pars à la recherche du "Coq hardi", un grand café où se trouve le siège de l’Amicale des Savoyards d’Alger. Je vais y traîner mes guêtres et je tombe sur les responsables de l’Amicale. Ils attendent des appelés savoyards qui doivent aller dîner dans des familles de membres. Parmi les soldats en question, je trouve un vieux copain d’A..., Raymond R.... Je n’étais évidemment pas attendu, mais une famille m’invite en compagnie de Raymond. Agréable soirée. Nos hôtes sont très sympathiques, mais nous n’avons pas parlé de choses qui pourraient fâcher.
Le lendemain, je sillonne Alger. J’en profite pour faire réparer ma montre chez un petit horloger juif de Bab el Oued. Ce quartier, habité par une population très mêlée, est attachant : il donne une idée de ce que pourrait être l’Algérie si… Au cours de l’après-midi, je décide d’aller au cinéma à la séance de 17 heures. En me rendant vers la salle choisie, je passe devant le "Milk Bar", un grand café très prisé de la jeunesse européenne, où je suis allé prendre un pot la veille. Pendant la séance, on entend un grand bruit, comme une explosion. En sortant, je comprends : il n’y a plus de Milk-Bar, il a sauté à 18 heures 30. J’apprendrai bien vite que, quelques minutes avant le Milk-Bar, un autre grand café, "La Cafétéria", a sauté également. Ce n’est qu’un début : les prémisses de la bataille d’Alger commencent, nous sommes le dimanche 30 septembre 1956. Le "Coq hardi", lui-même sera la cible d’un attentat dans les semaines suivantes. Ce terrorisme aveugle qui vise des civils me révolte mais, à l’époque, j’ignore encore qu’un groupuscule français d’extrême droite a inauguré cette forme abjecte de combat le 10 août 1956 en faisant exploser une maison de la Casbah . Pour le FLN d’Alger, cet attentat est la réponse du berger à la bergère. On se croirait dans une cour d’école quand les enfants se disputent pour savoir qui a commencé la bagarre mais ici la bagarre se fait avec des bombes qui déchiquètent des humains. Atroce. La seconde épreuve de mon écrit de CAPES a lieu le lendemain 1er octobre et, là, j’ai moins de chance, le sujet porte sur un thème que je n’ai pas révisé. Il me faut plonger dans les tréfonds de ma mémoire pour ne pas rester sec. Je sais que j’ai appris quantité de choses là-dessus, mais j’ai l’impression que c’était il y a un siècle. L’Algérie a eu un effet de gomme sur mes connaissances. Je pars du principe qu’il ne faut surtout pas raconter de "bêtises" et je cultive l’art du flou artistique. Je reste toutefois très calme, je n’ai rien à perdre.
L’écrit terminé, je décide de quitter Alger dès le 2 octobre au matin. J’aurais pu rester un jour de plus. A-t-on jamais vu ça, un troufion qui écourte sa "perm" ? Je dois être un cas unique dans les annales, mais j’estime qu’à Alger "ça sent mauvais" et que je serai plus en sécurité à Ziama-Mansouriah. 


(1) Faut-il rappeler qu'indigène n'a rien de péjoratif. Un indigène est une personne originaire du pays qu'elle habite.


BETACHA

À mon arrivée, surprise ! La compagnie n’est plus là où je l’avais laissée : elle a déménagé à Betacha, dans la montagne qui domine la mer.
Nous sommes cantonnés dans des baraquements qui servaient naguère à loger les ouvriers du chantier de construction du barrage d'Erraguen : un camp assez vaste, dans une pinède en pente, entouré de hauts grillages qui assurent une certaine protection contre les intrusions inopportunes.
Une route d'une douzaine de kilomètres, sinueuse et pentue mais excellente, nous relie à Ziama-Mansouriah. Nous la parcourons souvent, sous faible escorte, pour aller au ravitaillement ou au courrier. J’ai en effet conservé mes fournisseurs de Ziama, en particulier Boukemouche et Azuleja. Le pain nous est livré frais chaque jour par Ali Lounis lui-même qui monte avec sa camionnette.


MON AMI LE BOULANGER

Ali est un homme cultivé, sans doute bien davantage que l'immense majorité des boulangers de chez nous. Nous avons commencé à sympathiser à Ziama quand il a constaté que j'achetais "Le Monde". Ali Lounis, lui aussi, lit régulièrement ce journal et en apprécie la ligne. Combien de boulangers lisent "Le Monde" en France en 1956 ? Et pourtant, en métropole, c'est sans danger. Outre Méditerranée, un Algérien qui lit "Le Monde", c'est suspect ! Notre empathie devient totale quand il confesse qu'en outre, il lit "Le canard enchaîné". Là, c'est franchement subversif. Moi aussi, je le lis quand je peux, mais en cachette. Le jeudi ou le vendredi, Ali Lounis profite de sa visite pour glisser discrètement l'hebdomadaire satirique dans ma poche en me disant :

- Gardez-le, je l'ai déjà lu.

Petit à petit, nous en venons à évoquer le problème algérien. À mots couverts, il me fait comprendre qu'il est nationaliste. Il fonde de grands espoirs sur les décisions de l'ONU et sur un retour au pouvoir de Mendès-France, le seul homme politique français capable à ses yeux d'imposer une solution. Milite-t-il plus activement ? Je suis persuadé qu'il a des responsabilités clandestines. Un jour, il me fait une remarque que je juge inquiétante : "Pourquoi descendez-vous si souvent à Ziama ? Les routes ne sont pas sûres. Vous ne devriez pas quitter Betacha". Je fantasme peut-être, mais je vois dans cette phrase un avertissement et mon imagination travaille : et si Ali était au courant de préparatifs en vue d'une embuscade et s'il voulait m'éviter d'y tomber ? Que faire ? Pas question d'évoquer mes soupçons auprès de mes chefs, ce serait trahir un ami et ça entraînerait à coup sûr son arrestation immédiate. Je ne veux pas courir le risque de faire emprisonner un innocent. En revanche, puis-je laisser des copains partir sans moi au casse-pipe, sans les avertir du risque ? Je ne fais aucune allusion à mes prémonitions, mais j'assume le risque avec les autres en participant à toutes les liaisons sur Ziama. Et chaque fois, je suis mort de trouille.
Près d'un an plus tard, bien après mon retour à la vie civile, j'apprendrai l'arrestation puis la mort en captivité, dans des circonstances "mal élucidées", de mon ami Ali Lounis. J'aurai beaucoup de peine.

TÉMOIGNAGE D’UNE INTERNAUTE, G... ,
À PROPOS DE MON AMI  ALI LOUNIS,

LE BOULANGER DE ZIAMA-MANSOURIAH


.... “J’ai mené ma petite enquête sur ce que vous m’avez demandé concernant votre ami  ALI  LOUNIS. Mais je ne savais pas que mon père avait toutes les informations.
Effectivement, votre ami est natif de la wilaya de JIJEL* et il était boulanger et il avait des cousins à Ziama Mansouria,  la famille Younsi. Votre ami a été emprisonné lui et son cousin YOUNSI BRAHEM par les français; comme détenus politiques après avoir été dénoncés par une personne qu’on connaît très bien à Ziama. Cette personne travaillait en collaboration avec  les français. 
Un soir,  les soldats français sont venus le chercher chez lui à Ziama. Et durant sa traversée du village, il n’a pas arrêté de crier à haute voix le nom de celui qu’il avait dénoncé on disant ceci : «  c’est xxx qui m’avait dénoncé et c’est lui qui veut ma mort, n’oubliez pas ça .. ».
Ils ont été emprisonnés lui et son cousin à Constantine comme détenus politiques. Mais le capitaine qui s’occupe du 2ème bureau de Ziama-Mansouriah, un certain O.... avait fait plusieurs interventions pour  récupérer les deux détenus pour soit disant un complément d’enquête. Connu par son agressivité et sa méchanceté, les propos  d’O.... n’avaient aucun lien avec ses intentions réelles à l’égard des deux détenus. En effet, il avait réussi à les récupérer  et un peu plus tard la population de Ziama-Mansouriah avait appris l’élimination de YOUNSI BRAHEM et de ALI LOUNIS par fusillade dans la circonscription  de Batacha..
Telle est l’histoire triste de votre ami ALI  LOUNIS. Je peux même vous communiquer le nom de celui qui l’avait dénoncé bien qu’aujourd’hui il est mort mais sa famille vit toujours à Ziama  et je crains que ça leur crée des problèmes.
Aussi, j’ai apprit qu’une famille proche à ma mère connaît très bien la famille de ALI LOUNIS. D’ailleurs ils m’ont informé la même chose. Sa fille, celle qui est en Egypte, leur rendait visite.”

* JIJEL : nom actuel de la  ville que nous appelions Djidjelli


LA VIE À BETACHA

En dehors de ces moments d’angoisse, la vie à Betacha n’est pas désagréable. J’ai même trouvé une lavandière, une algérienne d’âge canonique, à laquelle je confie mon linge sale. Jamais mes slips et mes "marcels" n’ont été aussi propres.
Pour les copains des sections "opérationnelles", la vie est moins calme qu’à Ziama-Mansouriah. Ils partent souvent patrouiller dans le secteur mais jamais pour des opérations d’envergure. Nous montrons notre présence et l’ennemi ne se manifeste pas. Au retour de leurs "crapahuts", les copains me racontent qu’ils sont impressionnés par le nombre de véhicules, civils pour la plupart, qu’on rencontre dans les ravins au bord des routes. Accidents ou attentats ? Sans doute les deux. Un petit gars de la troisième section s’est fait une spécialité de s’introduire dans ces carcasses pour en extraire les compteurs, les horloges, tout ce qui a un cadran. Il appelle ça des "petits réveils" : il s’en est constitué une belle collection !
Le 9 octobre, alors que nous sommes attablés au mess des sous-officiers, un "radio" surgit en trombe : il tient en main un message destiné au capitaine et que ce dernier me fait transmettre. Je suis admissible au CAPES !! On m'accorde une permission exceptionnelle de quatre jours et je dois être mis en route d’extrême urgence vers la métropole pour subir les épreuves orales.
Joie ! Arrosage général au mess des sous-officiers ! J'apporte une bouteille et des verres au mess des officiers pour les faire participer à l'arrosage mais le capitaine me rappelle sagement qu’il y a encore un oral à passer. Tant pis, j’arrose quand même, cette admissibilité est déjà un miracle en soi et ça se fête !
Dès demain à l'aube, il me faudra prendre la route d'Alger. Par radio, on me retiendra une place sur un avion pour après-demain. Comme à l'occasion de l'écrit, je vais devoir rejoindre Bougie pour y prendre le train d'Alger. Mais cette fois, il y a une différence et quelle différence ! Je n'ai pas le temps de préparer mon escapade, pas le temps de me renseigner sur le passage d'un éventuel convoi militaire.

Photos de Betacha

 ESCAPADE À PARIS 

Le lendemain donc, une jeep m'emmène au carrefour où la route de Betacha s'embranche sur l'axe Ziama-Bougie. J'y découvre une scène quasi-surréaliste dans cette petite Kabylie rebelle : un gendarme règle la circulation ! En fait, il n'est pas seul et il ne règle pas vraiment la circulation. Ses copains sont un peu plus loin dans un véhicule blindé et lui, il arrête les camions et contrôle les papiers des chauffeurs. Le premier qui se présente après mon arrivée, c'est Baha, notre boucher de Djidjelli. Le gendarme examine ses papiers puis inspecte le camion. Il finit par trouver ce qu'il cherchait : une occasion de verbaliser. Pas difficile : en Algérie, il y a toujours, sur la plupart des véhicules, un feu de signalisation ou un cataphote défectueux. Le pandore a trouvé une proie, il jubile, il va verbaliser. Je m'approche :

- Bonjour, monsieur Baha.
- Bonjour, sergent.

Surprise du pandore :

- Vous le connaissez ?
- Oui, je suis sous-off d'ordinaire et c'est mon boucher.

Longue réflexion. Le rapace va-t-il ouvrir ses serres et relâcher sa proie ?

- Ça va pour cette fois, mais fais réparer ton feu rouge. La prochaine fois y'aura pas de pardon.

Le tutoiement condescendant et humiliant me hérisse, mais je ne laisse pas transparaître ma réprobation : sans rien demander, j'ai obtenu ce que je voulais, la "grâce" de Baha. Le boucher est "vacciné" contre le tutoiement, il me jette un regard où je lis une profonde reconnaissance et lance un "merci, monsieur le gendarme" avant de déguerpir au plus vite.

- Vous comprenez, moi, je les aime pas. Ça fait des mois que je m'emmerde ici, loin de chez moi. Par leur faute. Alors je les allume.

Un raisonnement cartésien comme celui-ci ne se discutant pas, j'aborde directement mon problème avec le gendarme. Il faut faire signe au premier convoi pour qu'il me prenne à bord.

Et on attend. La route n'est pas très fréquentée et le gendarme a le temps d'inspecter soigneusement chaque camion jusqu'à la découverte de la petite faille qui lui permettra de verbaliser. Les chauffeurs successifs n'auront pas la chance de Baha.

Toujours pas de convoi et il faut que je sois à Alger avant demain soir, mon avion est à 21 heures.

Arrive un camion-citerne d'une compagnie pétrolière. Stop. Surprise, il est conduit par un jeune Européen qui ne risque donc pas d'être verbalisé. Le gendarme va cependant discuter avec le chauffeur et revient pour me dire :

- Il va à Bougie, pourquoi ne partiriez-vous pas dans son camion ?

Je n'ose pas lui avouer que j'ai la trouille....
Me voilà parti. Le chauffeur a perçu mon angoisse et me rassure. Il passe partout avec son camion-citerne. Jamais d'embuscade, jamais de problème. Il me demande simplement de retirer mon calot : il ne faut quand même pas faire de la provocation.

- À quoi est due cette baraka ?

Le chauffeur s tourne son visage vers moi et son regard me montre clairement qu'il me prend pour ce que je suis, un naïf. Il détache sa main droite du volant et se frotte le pouce contre l'index.

- Les compagnies pétrolières, elles ont du flouze.

Ainsi, pendant que nous risquons tous les jours notre peau, de bons Français achètent la tranquillité de leur négoce en crachant au bassinet du FLN. À vomir ! C'est donc comme ça qu'en octobre 1956, je traverse une zone infestée de fellouzes pour arriver sans encombre à Bougie, assez tôt pour y prendre le train d'Alger. J'ai sans doute établi un record : quatorze heures pour faire Bétacha-Alger.

À l’aéroport, je découvre que mon avion est un "Superconstellation". Un avion à hélices bien sûr, nous sommes en 1956, mais dans la catégorie c’est "le top". Je voyage à mes frais et c’est assez cher, mais il faut savoir faire des sacrifices.
Voyage sans problème. Atterrissage au Bourget. Un au m’emmène à Paris où j’arrive à une heure tardive mais j'arrive à trouver un hôtel proche du lieu où se passe l'oral. Il est plutôt minable, mais sans punaises.

Dès le lendemain matin, je me rends au centre d'examen et réussis à obtenir un entretien avec le Président du jury d’oral, l’Inspecteur Général X... Il me reçoit très bien, presque paternellement. Je ne lui cache pas la situation : depuis deux ans, je n’ai fait pratiquement aucune révision. Assez vite, il m’entraîne sur l’Algérie. Il me questionne sur les régions que je connais. Quand je cite Sétif et Djidjelli, il évoque les gorges de Kerrata :

- De triste mémoire, me dit-il.
Je comprends immédiatement que nous sommes "branchés sur la même longueur d’ondes" : il fait allusion à la répression de mai 1945 quand des Algériens – rebelles ou non - y ont été précipités vivants.
Il me signale que mon dossier est incomplet : je n’ai pas subi les examens médicaux indispensables. Je dois me rendre immédiatement dans un dispensaire dont il me donne l’adresse. Il me confirme que mon oral aura lieu après-demain 14 octobre. En 36 heures, je trouve le temps de compléter mon dossier médical et de passer voir mon ami Pierre Broué qui enseigne à Paris. Heureux de constater la pertinence de ses conseils, il m’accueille chaleureusement et nous parlons de l’Algérie. Broué me présente sa vision du mouvement nationaliste, ou plutôt celle de son courant de pensée : les trotskistes du PCI attribuent au MNA de Messali Hadj une grande influence sur la rébellion algérienne. En octobre 1956, c’est encore vrai en Métropole où le vieux patriarche conserve de nombreux partisans mais, en Algérie, la plupart des maquis sont contrôlés par le FLN qui est en train d’éradiquer le MNA. Cette guerre dans la guerre, à l’intérieur du mouvement indépendantiste, s’achèvera avec le massacre de Melouza en juin 57, après ma démobilisation. Elle durera plus longtemps en France métropolitaine où l'on assistera à l’élimination systématique des messalistes par le FLN
Le soir, Broué m’entraîne au siège de "La Vérité", le journal trotskiste auquel il collabore épisodiquement. Discussion intéressante avec le "patron" (peut-on employer ce terme pour un journal trotskiste ?) qui me demande un témoignage sur ce que j’ai vu et vécu en Algérie. Le soir même, dans ma chambre d’hôtel, je ponds un texte que j’enverrai à Broué en lui précisant bien que c’est un brouillon à restructurer. Ils publieront tel quel ce texte mal rédigé : peu importe puisqu’il fera saisir "La vérité". Que penseraient mes chef en Algérie s’ils savaient que j’ai profité de ma "perm" pour aller comploter avec les "trostskos" ? Et pourtant je ne suis pas trotskiste, loin de là, mais je m’allierais au diable lui-même s’il entreprenait de combattre cette sale guerre.

Et mon oral ? Je le passe le lendemain. Jamais je n’ai été aussi décontracté devant un jury, je n’ai rien à perdre. Il y a eu un miracle à l’écrit, pourquoi n’y en aurait-t-il pas un autre à l’oral ? L’épreuve consiste en un exposé d’environ 20 minutes sur un sujet tiré au sort suivi d’un entretien avec le jury, en fait un feu roulant de questions sur les sujets les plus divers.

Pour l’exposé, je dispose de trois heures de préparation avec possibilité de consulter un certain nombre d’ouvrages. Pendant cette épreuve, je ne note aucune réaction sur le visage des membres du jury mais, aussitôt après, les premières questions me montrent que j’ai fait une interprétation un peu restrictive du sujet.
À l’énoncé de chaque question, je me dis :
- J’ai su la réponse, mais je l’ai oubliée.
Heureusement, les ressources de la mémoire sont insoupçonnées, il suffit qu’un membre du jury prononce un mot pour me mettre sur la voie et, comme une bouffée de lave sortant d’un cratère de volcan, un flot de souvenirs remonte en surface. Je dois une fière chandelle au jury qui ne cherche pas à m’enfoncer. Au contraire, il me fait sortir la tête de l’eau chaque fois que je vais me noyer. Je suis sûr que l’Inspecteur général X..., président du jury, a "chauffé" les examinateurs en ma faveur : ce pauvre petit "maintenu", il faut être gentil avec lui. Et ils sont gentils ! Je leur dois une éternelle reconnaissance.
À la fin de l’oral, le président me prend à part et me fait comprendre que je peux remonter dans mes djebels sans me faire trop de souci pour la suite. Il me dit même qu’il entreprendra les démarches afin que je sois défrayé de mon voyage : somme toute, j’étais dans l’enseignement lors de mon incorporation, puisque j'étais pion. Il va jouer là-dessus et me fait remplir un formulaire au bas duquel il met un avis favorable. Ça marchera : longtemps après - l’administration est toujours très lente quand elle doit "les lâcher" - je serai remboursé ! Au moins en partie.

Normalement, je devrais repartir immédiatement pour Alger, mais je m'octroie le temps de faire un crochet par A... Quelques heures avant de filer sur Marseille où je prends l’avion.


À mon retour, le capitaine rouspète un peu de me voir revenir avec un jour de retard sur les prévisions mais je lui avoue que je suis passé voir ma famille. Il n’insiste pas car il a d’autres soucis : on lui cherche des noises au niveau du bataillon.
La semaine suivante, au cours d’une liaison sur Djidjelli, le 22 octobre 1956, nous apprenons le détournement de l’avion Rabat - Tunis qui transportait Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed, Khidder et Lacheraf. Dans les minutes qui suivent, je rencontre monsieur Baha notre boucher, l’homme à qui j’ai fait "sauter" une contravention l’autre jour. Curieux de voir sa réaction, je lui apprends la nouvelle qu’il ignore encore et lui signale que les principaux chefs du FLN sont sous les verrous.
- Tant mieux ! Maintenant, on sera peut-être tranquille.
Veut-il donner le change ? Est-il sincère ? Personnellement je penche pour la seconde hypothèse. Baha n’est sans doute pas francophile, mais avant tout il est commerçant. Pour son "bizness", il aspire à la paix, qu’elle se réalise dans un état algérien ou sous la domination française.

Mais, pour moi, égoïstement, cet événement capital dans l’histoire des relations franco-algériennes, passe après une autre nouvelle qui ne sera transmise sur aucun téléscripteur, je reçois la confirmation officielle de mon succès à l’oral du CAPES et mon affectation au Centre Pédagogique Régional (CPR) de Grenoble à compter du 6 décembre. J’écris immédiatement une belle lettre au directeur de cet organisme pour lui signaler que je ne serai pas présent pour cause de maintien sous les drapeaux. J’écris aussi à mes parents qui sont fous de joie : "maman a versé sa petite goutte" me répond papa dans une lettre enthousiaste. Il n’a pourtant pas le compliment facile.

En cette fin d’octobre et ce début de novembre 1956, il s’en passe des choses, dans le vaste monde ! La révolte hongroise, l’offensive israélienne contre l’Égypte et l’expédition franco-anglaise sur Port Saïd. Parmi les plus franchouillards des sous-officiers, c’est le délire. On va détruire la rébellion algérienne en frappant ses appuis extérieurs, Nasser en tête. Le lieutenant Grover vitupère "Le Monde", ce journal défaitiste qui ose émettre des réserves contre cette aventure. Quelques jours plus tard, il faut déchanter quand, sous la pression américaine, nos troupes quittent les lieux laissant derrière elles un Nasser plus puissant que jamais. Encore une connerie de notre Guy Mollet national !

Pendant que les USA ramènent les belligérants du Moyen-orient à la case départ, pendant que les Russes font rentrer de force la Hongrie dans le giron soviétique, survient "chez nous" un événement qui nous frappe de stupeur : le capitaine Trallat nous quitte. Ses "ennemis" au PC du bataillon n’ayant pas pu le coincer pour une prétendue mauvaise gestion l’ont coincé pour son insolence. Du moins c’est comme cela que je vois les choses, je ne suis pas dans le secret des dieux. Toujours est-il qu’il est muté dans un autre bataillon de chasseurs à pied. Son grand regret est de ne pas pouvoir emmener son chien Kseub avec lui. Il me fait promettre de veiller sur lui. Quelques années plus tard, un ancien du 4e BCP rencontré par hasard m’assurera que Trallat a été tué en Algérie mais je n’ai jamais pu avoir confirmation de cette nouvelle.


Avec le successeur, qui prend ses fonctions début novembre, nous ne gagnons pas au change. Le capitaine Daixhoux est un peu plus jeune que Trallat. C’est un officier d’état-major qui prend temporairement un commandement, passage obligé pour être promu au grade supérieur. Trallat est un baroudeur anti-bureaucrate qui pourrait faire sienne la formule qu’on attribuera plus tard au général De Gaulle : "l’intendance suivra". Avec Daixhoux, l’intendance précède ! Plus "intellectuel" que Trallat, il est abonné à deux journaux : "Le Monde" (que va dire Grover ? je parie qu’en bon fayot, il va tresser des couronnes au quotidien qu’il vilipendait quelques jours auparavant) et "Les écoutes", un hebdomadaire plutôt marqué à droite. Il les laisse traîner au bureau de compagnie et nous pouvons les lire. C'est dans "Les écoutes" que je lirai le récit du meurtre d'Uruffe, je soupçonnerai immédiatement le curé : j'ai du flair !


Les nouvelles que je reçois de France sont hallucinantes : ma mère m’écrit que les gens sont devenus fous, ils font tant de provisions que les magasins ont été vidés de leur contenu. L’essence est rationnée de manière drastique. Selon ma tante qui dramatise toujours, "plus aucune auto ne circule ; à la campagne, les gens ont ressorti leurs moteurs à crottin, on a fait un bond de dix ans en arrière".


Malgré les événements d’Égypte, les rappelés sont libérés. Maurel, Vieilledent et les autres nous quittent. Après son retour chez lui, en Aquitaine, Maurel est le premier à nous donner de ses nouvelles. Mes cuistots, qui ne sont pourtant pas des champions de l’orthographe, sont sidérés. L’écriture est totalement phonétique et la séparation entre les mots est faite "au petit bonheur la chance" : il laisse un espace toutes les deux ou trois syllabes. Il faut lire à haute voix pour comprendre !


Dans leurs lettres, mes parents me donnent la liste des rappelés d’Annemasse qui rentrent au pays : je les connais tous, ce sont des "classards" (ma vraie classe est la 52, j'étais sursitaire), anciens condisciples de l'école primaire ou du collège. L’un d’eux n’a pas eu de chance : quelques jours avant la quille, il a failli y rester dans un grave accident de jeep. Il s’en sortira mais après une longue hospitalisation et une convalescence encore plus longue. Ma mère, qui a tendance à faire des transferts et à imaginer que ça pourrait m’arriver, a très mal vécu ce drame.


Les rappelés sont partis, mais on ne parle pas de nous, les maintenus. Les Jeux Olympiques de Melbourne, déclarés ouverts le 22 novembre, vont-ils nous aider à prendre patience ? Nous arrivons à les suivre tant bien que mal, par la radio et surtout par la presse, mais je ne peux pas m’y intéresser vraiment même si je vibre avec la victoire d'Alain Mimoun au marathon, le 1er décembre. Pendant les jeux, Max Lejeune fait enfin publier le calendrier de la libération de la classe 54-2 : la 54-2A à Noël, de la 54-2B en février et de la 54-2C en avril. Il me reste donc encore quatre mois à "tirer" ! Dans ses lettres, ma mère tient des propos dignes de Ravachol : "si j’avais une bombe, j’irais la déposer dans le bureau du beau Max", c’est ainsi qu’elle appelle Max Lejeune. Il y a quand même une lueur d’espoir pour mon contingent dans les propos du ministre, il évoque l’éventualité d’une "perm" en janvier.